Mayotte, ou quand le droit cède devant la puissance
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« Un territoire peut être reconnu par le droit, sans jamais être reconnu par l’histoire. » C’est autour de cette tension que se cristallise le cas de Mayotte, devenu département français en 2011, alors même qu’une large partie de la communauté internationale continue de considérer l’île comme appartenant à l’Union des Comores. Derrière ce différend, souvent réduit à un débat juridique, se cache en réalité une mécanique plus profonde : celle de la puissance, de la stratégie et des rapports de force qui structurent encore le monde contemporain.
Un archipel, une rupture politique
À l’échelle humaine, les Comores forment un espace cohérent. Langue, religion, traditions et structures familiales relient les îles entre elles depuis des siècles. Pourtant, au moment de la décolonisation, cette unité va être politiquement fracturée.
En 1974, un référendum organisé par la France sur l’ensemble de l’archipel révèle une divergence : tandis que trois îles votent pour l’indépendance, Mayotte choisit de rester française. Cette singularité devient le point d’entrée d’une reconfiguration majeure.
La France opte alors pour une lecture strictement locale du vote, privilégiant l’expression insulaire au détriment de l’intégrité territoriale de l’archipel, pourtant défendue par les Nations unies. Le débat quitte le terrain collectif pour s’ancrer dans une logique de cas par cas. Ce glissement va durablement structurer le dossier.
Le droit international, entre principes et réalités
Sur le plan formel, l’ONU adopte plusieurs résolutions affirmant que l’indépendance des Comores devait concerner l’ensemble des îles. Mais ces textes se heurtent à une limite bien connue : l’absence de contrainte réelle face à une puissance disposant d’un droit de veto et d’un poids diplomatique majeur.
Ainsi, deux principes du droit international entrent en collision :
· l’intégrité territoriale des États issus de la décolonisation,
· et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
Dans le cas de Mayotte, c’est le second qui est mis en avant, non comme norme universelle, mais comme outil politique. Le droit ne disparaît pas ; il est sélectionné, hiérarchisé, mobilisé selon les intérêts stratégiques en jeu.
Une île au cœur d’un échiquier maritime
Réduire Mayotte à un attachement affectif ou à une continuité administrative serait une erreur d’analyse. L’île occupe une position stratégique dans le canal du Mozambique, axe majeur du commerce maritime mondial reliant l’Afrique orientale à l’océan Indien et aux flux énergétiques internationaux.
L’histoire récente rappelle que les grandes puissances ne cèdent jamais facilement le contrôle de ces passages. La crise du canal de Suez, en 1956, a démontré que les routes maritimes sont des enjeux de souveraineté globale. Depuis lors, la sécurisation de points d’appui alternatifs est devenue une constante des stratégies navales. Mayotte s’inscrit pleinement dans cette logique.
De la frontière invisible à la frontière mortelle
Pendant près de vingt ans après l’indépendance comorienne, la séparation reste largement théorique. Les échanges humains se poursuivent, les familles circulent, l’archipel continue de fonctionner comme un espace social partagé.
Cette réalité bascule en 1995 avec l’instauration du visa Balladur. La mer devient frontière. La frontière devient obstacle. Et l’obstacle, un danger mortel.
À partir de là, l’immigration dite « irrégulière » se transforme en drame structurel : traversées précaires, kwassa-kwassa, naufrages répétés. Une proximité ancestrale est requalifiée en infraction administrative. Le contrôle remplace la circulation.
Départementalisation et européanisation
La transformation de Mayotte en département français, actée par référendum en 2009 et effective en 2011, marque une nouvelle étape. L’île entre pleinement dans l’ordre juridique français, puis européen. Elle devient une frontière extérieure de l’Union européenne dans l’océan Indien.
Ce changement d’échelle est déterminant. Le différend n’oppose plus seulement Moroni à Paris, mais engage désormais un ensemble continental. La question territoriale se trouve verrouillée par un empilement de normes, de statuts et d’institutions rendant toute remise en cause politiquement coûteuse.
Une fragilité comorienne persistante
Face à cette consolidation, l’État comorien peine à opposer une stratégie durable. Les crises internes, notamment le séparatisme d’Anjouan à la fin des années 1990, affaiblissent la position diplomatique du pays. Or, dans l’arène internationale, la cohésion est une condition minimale de crédibilité.
Cette fragilité s’inscrit dans une histoire plus longue : celle des États africains hérités de frontières coloniales, souvent divisés, parfois dépendants, et structurellement exposés aux influences extérieures. Mayotte n’est pas une exception, mais une illustration.
Une leçon politique pour l’Afrique
Le cas mahorais rappelle une vérité rarement dite frontalement : la souveraineté ne repose pas uniquement sur des textes, mais sur la capacité à peser. Là où le rapport de force est absent, le droit devient théorique.
Cette leçon dépasse largement l’archipel comorien. Elle interroge l’avenir du continent africain dans un monde organisé autour de blocs, d’alliances et d’intérêts stratégiques assumés.
L’unité régionale, la maîtrise des récits historiques, la conscience politique et culturelle apparaissent alors comme des leviers essentiels. Sans eux, les fractures héritées du passé continuent de produire leurs effets.
Au-delà de Mayotte
Mayotte n’est pas seulement une île disputée. Elle est le symbole d’un ordre international inégal, où la légalité s’adapte souvent à la puissance. Elle rappelle qu’une frontière peut être créée par une décision administrative, consolidée par des institutions, puis normalisée par le temps.
Reste une question ouverte, qui dépasse le cas comorien : dans un monde où les rapports de force s’assument de plus en plus clairement, combien de territoires, de peuples et de souverainetés continueront à se dissoudre dans le silence, faute d’unité et de stratégie collective ?
La Rédaction
Malikunafoni
Le Matin des Comores, analyse de Raanti Aboubacar.










































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