Quand le Sahel nourrissait la France : une mémoire effacée qui dérange
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En pleine Seconde Guerre mondiale, alors que la France manque de tout, des tonnes de vivres traversent les mers depuis l’Afrique de l’Ouest. Elles ne viennent ni d’Amérique ni d’Europe, mais du Niger colonial. Cette réalité, longtemps reléguée aux marges de l’histoire officielle, éclaire d’un jour cru les débats actuels sur la “gratitude” et la souveraineté au Sahel.
Un fait historique peu connu
Entre 1942 et 1952, la colonie du Niger parraine la commune française de Rosières-en-Santerre, en Picardie. Pendant dix ans, des denrées alimentaires – farine, lait, légumineuses – sont collectées et envoyées pour soutenir une population française éprouvée par la guerre, les pénuries et la reconstruction.
Ce fait est établi par les travaux de l’historien Vincent Bonnecase, qui documente cette solidarité organisée à grande échelle depuis un territoire lui-même marqué par la pauvreté et les contraintes coloniales.
Il ne s’agit pas d’un simple épisode anecdotique. Cette aide s’inscrit dans un contexte où la France, affaiblie par l’occupation et les combats, dépend largement de ses colonies pour maintenir l’effort de guerre et assurer la survie de sa population civile.
Donner quand on manque déjà
Ce soutien n’est ni symbolique ni abstrait. Les collectes sont réalisées dans des villages nigériens où les ressources sont rares. Les populations donnent ce qu’elles produisent, parfois au détriment de leur propre sécurité alimentaire.
Contrairement à l’image d’un prélèvement imposé, ces envois prennent la forme d’un parrainage présenté comme un geste de solidarité envers une métropole en détresse.
Dans le même temps, des dizaines de milliers de soldats africains combattent sur les fronts européens. Les tirailleurs venus d’Afrique subsaharienne participent aux grandes batailles, de la libération du territoire français aux campagnes décisives de la Seconde Guerre mondiale. Leur engagement militaire et le soutien matériel des colonies forment un même continuum historique.
Une mémoire absente du débat public
Cette contribution africaine reste pourtant largement absente des discours politiques contemporains. Elle ressurgit avec force à la suite de déclarations récentes des autorités françaises évoquant une supposée “ingratitude” des pays du Sahel et contestant leur capacité à exercer une souveraineté pleine sans appui extérieur.
Ces propos ont suscité de vives réactions, notamment au Tchad, au Niger, au Mali et au Burkina Faso. Plusieurs responsables africains y voient une négation de l’histoire partagée et une lecture déséquilibrée des relations passées. L’ancien diplomate français Nicolas Normand lui-même a qualifié ces déclarations d’arrogantes et contre-productives, soulignant leur déconnexion avec la réalité historique.
Le Sahel face au récit de la dépendance
La résurgence de cette mémoire intervient dans un contexte politique particulier. Le Niger, le Burkina Faso et le Mali, réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), ont engagé une rupture avec les cadres sécuritaires et politiques hérités de la relation avec la France.
Cette orientation est systématiquement présentée, dans certains discours internationaux, comme une dérive, une incapacité ou un isolement volontaire.
Pourtant, l’histoire montre que ces sociétés ont longtemps été considérées comme des soutiens, voire des piliers, de la puissance française en période de crise. La représentation actuelle de pays “assistés” contraste fortement avec leur rôle passé de contributeurs décisifs, tant sur le plan humain que matériel.
Une question de reconnaissance, pas de charité
Le rappel de ces faits ne vise pas à inverser une dépendance ni à réclamer une dette morale abstraite. Il interroge plutôt la manière dont les relations internationales sont racontées et hiérarchisées.
Un peuple qui a nourri une autre nation en temps de guerre, qui a envoyé ses soldats mourir sur des fronts lointains, ne peut être réduit à une figure de demandeur permanent ou d’acteur irresponsable.
La revendication portée aujourd’hui par les États du Sahel n’est pas celle de l’assistance, mais celle du respect et de la reconnaissance de leur trajectoire historique. Elle s’inscrit dans une volonté plus large de redéfinir les rapports avec les anciennes puissances coloniales sur des bases politiques assumées.
Ce que l’histoire oblige à regarder
L’épisode du parrainage de Rosières-en-Santerre rappelle une vérité souvent occultée : la relation entre la France et l’Afrique n’a jamais été à sens unique. Elle a été faite de contraintes, de domination, mais aussi de contributions décisives venues du Sud vers le Nord.
À l’heure où le Sahel cherche à affirmer sa souveraineté dans un monde marqué par le retour des rapports de force, cette mémoire invite à une relecture honnête du passé. Non pour s’y enfermer, mais pour éviter que les débats contemporains ne reposent sur une amnésie sélective.
La Rédaction
Malikunafoni
Travaux de l’historien Vincent Bonnecase ; déclarations publiques relayées par la presse africaine et française.










































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