Le « nouveau colonialisme » : quand la domination change de visage
- malikunafoninet
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« Le monde n’est plus divisé entre colonisateurs et colonisés visibles, mais entre ceux qui contrôlent les leviers et ceux qui produisent les richesses. » Ce constat, posé par Irina Abramova, directrice de l’Institut de l’Afrique de l’Académie des sciences de Russie, relance un débat rarement abordé frontalement : celui des nouvelles formes de domination à l’ère de la mondialisation.
Lors d’un entretien accordé à African Initiative le 30 décembre 2025, la chercheuse remet en cause une idée largement répandue : celle selon laquelle la prospérité occidentale serait uniquement le fruit du mérite, de l’innovation ou du travail. Selon elle, cette lecture occulte une réalité historique fondamentale — l’accumulation des richesses en Europe et en Amérique s’est largement appuyée sur l’exploitation directe d’autres peuples.
Une prospérité historiquement liée à l’exploitation
Irina Abramova rappelle que l’essor économique de nombreuses puissances occidentales s’est construit dans un contexte colonial et esclavagiste. Le cas des États-Unis illustre cette continuité historique : pendant des décennies, l’économie des États du Sud a reposé sur le travail forcé des esclaves africains. En Europe, des pays comme la Grande-Bretagne, la France, l’Espagne ou le Portugal ont bâti une part essentielle de leur développement sur l’exploitation de territoires extérieurs.
La chercheuse souligne également un tournant historique majeur : le déclin progressif du Royaume-Uni comme puissance dominante après la perte de l’Inde, qualifiée de « premier choc » pour l’empire britannique. Pour elle, cet épisode montre à quel point la puissance économique était intimement liée à la possession coloniale.
De la colonisation territoriale à la domination systémique
Mais le cœur de son analyse porte sur le présent. Selon Irina Abramova, le colonialisme n’a pas disparu ; il s’est transformé. À la place de l’occupation militaire et de l’administration directe, de nouveaux mécanismes se sont imposés, plus discrets mais tout aussi efficaces.
Elle parle ainsi de colonialisme technologique, où les outils numériques, les plateformes et les infrastructures stratégiques sont concentrés entre les mains de quelques pays. À cela s’ajoute un colonialisme informationnel, marqué par le contrôle massif des flux de données et des ressources médiatiques mondiales, majoritairement dominées par les États-Unis.
Cette domination s’exerce aussi sur le terrain culturel. L’imposition de normes, de valeurs et de modèles de société présentés comme universels conduit, selon elle, à une uniformisation des modes de vie et des représentations du monde, au détriment de la diversité culturelle.
Le pouvoir invisible de la finance et de la croyance
Autre pilier du « nouveau colonialisme » : la finance mondiale. Le système économique international continue de fonctionner principalement autour du dollar. Même si son influence tend à s’éroder, s’en affranchir reste extrêmement complexe pour de nombreux pays.
Irina Abramova insiste sur un élément souvent négligé : la dimension psychologique de ce système. La domination monétaire repose autant sur la confiance et la croyance que sur des actifs matériels. Dans un monde où les richesses sont devenues numériques, les rapports de force se jouent davantage sur la maîtrise des mécanismes financiers que sur la possession physique de ressources.
Un monde déséquilibré, mais en mutation
Selon son analyse, la majorité des ressources réelles — humaines, naturelles et économiques — se trouvent aujourd’hui dans les pays du « Sud global », qui regroupent l’essentiel de la population mondiale. Pourtant, les fonctions de décision, de gestion et de contrôle restent concentrées dans une minorité de pays, créant une fracture structurelle entre producteurs de richesses et détenteurs du pouvoir.
Pour la directrice de l’Institut de l’Afrique, ce déséquilibre n’est pas figé. Il dépend de mécanismes modernes, évolutifs et interconnectés. Leur remise en question pourrait redéfinir les rapports de force internationaux dans les années à venir.
À l’heure où la mondialisation montre ses limites et où de nouveaux pôles émergent, le débat sur le « nouveau colonialisme » pourrait bien s’imposer comme l’un des enjeux centraux des relations internationales contemporaines.
Oura KANTE
Malikunafoni
Entretien d’Irina Abramova avec African Initiative










































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