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Crash du Puma en Gambie : quand la guerre impose sa loi au ciel

 

Dix-sept soldats. Une nuit. Un hélicoptère englouti par l’Atlantique. Le 1er août 1981, au large de Banjul, l’Armée sénégalaise perd en quelques secondes des hommes d’élite engagés dans l’une des opérations extérieures les plus décisives de son histoire. Le crash du Puma, survenu lors de l’« Opération Fodé Kaba II », demeure l’un des drames les plus lourds de conséquences humaines pour les forces armées sénégalaises.

 

Une intervention militaire sous haute tension régionale

 

À la fin du mois de juillet 1981, la Gambie bascule dans l’instabilité. Le président Dawda Jawara est renversé par un coup d’État conduit par Kukoy Samba Sagna. Pour Dakar, le danger est immédiat : un pouvoir insurrectionnel à Banjul constitue une menace directe pour la sécurité du Sénégal.

 

L’intervention est rapide, massive et structurée. Sous le commandement du lieutenant-colonel Abel Ngom, plusieurs unités convergent depuis différentes directions vers un objectif central : l’aéroport stratégique de Yundum, verrou militaire et logistique de la capitale gambienne.

 

Le terrain résiste, la manœuvre se complique

 

Contrairement aux anticipations initiales, les forces loyalistes gambiens opposent une résistance ferme. Les combats au sol sont durs, prolongés et coûteux. Dès les premières heures, les pertes s’accumulent. La progression vers Banjul se heurte à des positions défensives solides, notamment dans l’axe Lamin–Wellingara.

 

Face à l’intensité des combats et au risque élevé de pertes civiles dans une offensive frontale, le commandement sénégalais revoit sa manœuvre. Une option s’impose progressivement : frapper par le ciel.

 

Le choix de l’héliportage : rapidité contre incertitude

 

L’opération héliportée vise à contourner les défenses rebelles, surprendre l’adversaire et sécuriser rapidement les points névralgiques de la capitale. Des rotations d’hélicoptères Puma sont programmées toutes les trente minutes entre Yundum et Banjul.

 

Sur le plan doctrinal, la décision est cohérente. Les commandos et parachutistes sénégalais sont aguerris à ce type d’action. Mais la guerre, comme l’écrivait Clausewitz, n’obéit jamais totalement aux plans.

 

Une nuit hostile, un ciel traître

 

Dans la nuit du 1er août, les conditions deviennent extrêmes. Pluies diluviennes, obscurité totale, visibilité réduite, mer agitée. L’environnement transforme la mission en exercice de haute précision.

 

C’est au cours de cette phase que le Puma de tête, commandé par le capitaine Cissé, disparaît brutalement. Une explosion est aperçue en mer, entre Bara et Banjul. L’hélicoptère s’est abîmé dans l’eau.

 

Un accident, pas un tir ennemi

 

Contrairement aux premières rumeurs, l’enquête établira que l’appareil n’a pas été touché par des tirs rebelles. En tentant d’éviter une menace antiaérienne supposée, l’équipage vole à très basse altitude. Dans une manœuvre d’évitement rendue périlleuse par les conditions météorologiques, le Puma percute violemment la surface de la mer.

 

L’accident est instantané. À bord se trouvent des officiers, sous-officiers et soldats parmi les plus expérimentés de l’Armée sénégalaise. Tous périssent, à l’exception d’un homme.

 

Moïse Tendeng, survivre à l’impossible

 

Le caporal Moïse Tendeng réussit à rejoindre la rive à la nage. Capturé par les rebelles, il est torturé avant de s’évader et de trouver refuge à l’ambassade du Sénégal. Son témoignage permettra d’éclairer les circonstances du crash.

 

Présenté au président Jawara, il devient le symbole vivant du courage et de la résilience des soldats engagés dans l’opération.

 

Des pertes lourdes, une mission poursuivie

 

Malgré le choc, l’opération ne s’arrête pas. Des commandos sont déployés avec succès derrière les lignes rebelles. Les forces sénégalaises prennent progressivement le contrôle des axes stratégiques de Banjul, précipitant l’échec du putsch.

 

Le prix payé est élevé : dix-sept soldats tombés dans un accident de guerre, loin de leur terre natale, enterrés en sol gambien.

 

Un héritage militaire et mémoriel

 

Le crash du Puma dépasse le simple fait militaire. Il rappelle la vulnérabilité des opérations aériennes en contexte de combat asymétrique et la part irréductible de risque dans toute intervention armée.

 

Quarante ans plus tard, cet épisode continue de nourrir la réflexion stratégique, mais aussi la mémoire nationale. La question de lieux de recueillement, de mémoriaux ou d’un cimetière militaire national, régulièrement évoquée par les anciens combattants et les survivants, demeure d’actualité.

 

L’« Opération Fodé Kaba II » a restauré l’ordre constitutionnel en Gambie. Elle a aussi inscrit dans l’histoire du Sénégal le sacrifice silencieux de soldats tombés non pas sous le feu ennemi, mais sous le poids implacable de la guerre et de ses incertitudes.

 

La Rédaction

Malikunafoni

Général d’armées Mbaye Cissé, Opération Fodé Kaba II : Des Diambars dans le vent, 2015.

Analyse basée exclusivement sur les faits fournis.

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