Débat : Doit-on laisser tout dire sur les réseaux sociaux ? Deux spécialistes débattent


OUI. "La démocratie sort fortifiée par l'expression d'opinions qui dérangent, choquent ou blessent"

Le nouveau propriétaire de Twitter se fait le chantre d'une conception "absolutiste" de la liberté d'expression. Nouvelle réjouissante, car, en plein déferlement de la vague wokiste, la politique arbitraire de sanctions et suppression de comptes est horripilante. Le terme "maximaliste" est plus approprié, car Musk a précisé que cette liberté d'expression doit respecter les limites légales, ce qui nécessite de bannir calomnies, diffamations, incitations à la haine, antisémitisme, racisme, négationnisme et apologie du terrorisme.

Cette politique maximaliste combat la politique paternaliste actuelle qui aspire à protéger les individus des idées qui pourraient les influencer négativement. Elle implique de tolérer et même de défendre le droit à l'expression de fake news, d'opinions antidémocratiques, de propagande étatique de puissances étrangères, de convictions religieuses intégristes et, inversement, de propos blasphématoires critiquant et même ridiculisant les religions.

Pour ne citer que cet exemple, le blasphème est - en soi - utile dans toute société où il suscite haine et menaces de mort. Il perd son utilité quand il ne provoque plus que réprobation, indifférence ou mépris (comme c'est actuellement le cas du blasphème contre le christianisme). De manière plus générale, la démocratie sort fortifiée par l'expression d'opinions qui dérangent, choquent ou blessent. Le libéral John Stuart Mill l'expliquait au XIXe siècle : premièrement, une opinion que l'on étoufferait peut très bien être vraie ; deuxièmement, même si l'opinion étouffée est fausse, elle peut très bien comprendre une part de vérité ; troisièmement, étouffer une opinion divergente revient à professer que l'opinion dominante est incontestable, et cela revient à la dévitaliser, car, faute d'être défendue fréquemment de manière argumentée, elle devient dogmatique.

"La liberté des uns s'arrête là où commence celle des autres." La formule bien connue s'applique lorsque nous exerçons notre liberté d'expression en ligne ou dans le monde physique. Nos propos peuvent être considérés comme de la calomnie, de la diffamation, de l'obscénité, des incitations à la violence, du parjure. Ils peuvent violer le secret-défense, le droit d'auteur, le secret commercial, le droit au respect de la vie privée et à la dignité d'autrui ou même la sécurité nationale.

En pratique, la liberté d'expression sans entrave ne peut être offerte. Ce qui est nocif et offensant dans un pays peut être interprété différemment dans un autre. Les réglementations assurent la sécurité et la civilité dans notre société digitale. Face à des problématiques si complexes, les internautes gagnent à faire preuve de prudence. Les propos tenus sur les réseaux ne sont pas aisés à retirer et peuvent avoir un fort impact, au-delà même de nos frontières. Il est bon de peser les opinions que l'on partage, de tenir compte des dommages qu'elles peuvent faire. Nos propos peuvent facilement être déformés par des acteurs malveillants. L'idée d'échanges privés sur les réseaux sociaux est quant à elle un mirage.

Par le passé, des "bots" ont été utilisés pour diffuser à grande échelle de fausses informations pendant des élections importantes, ce qui interfère avec le processus démocratique des nations. Des acteurs malveillants utilisent l'ingénierie sociale pour rendre des posts viraux, exploitant et répandant la peur et l'incertitude, pour des motifs politiques ou par appât du gain. Les fausses informations menacent la santé et la vie même des gens, mais aussi la richesse des pays et leur stabilité. L'exercice conscient de notre liberté d'expression peut à l'inverse contribuer à la prospérité individuelle et collective. La question est : sommes-nous suffisamment conscients des implications morales, éthiques et légales de nos propos et de la manière dont nous les exprimons ?

Source : L’Express par Corentin de Salle

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